2006 – 2010 · Compter pour agir
Compter, puis vérifier
Avant 2006, personne ne savait combien d'enfants vivaient dans les rues de Kinshasa. Le REEJER a monté un recensement avec l'Institut national de la statistique et en a confié la moitié de l'encadrement à ceux qui connaissaient le terrain mieux que quiconque : les adultes de la rue eux-mêmes.
Compter, d'abord
L'objectif tenait en une ligne : dénombrer les enfants de moins de dix-huit ans vivant et travaillant dans les rues de Kinshasa, afin de pouvoir planifier leur réinsertion familiale et communautaire. Encore fallait-il définir ce que l'on comptait.
Un enfant de la rue, décide le recensement, est toute personne de moins de dix-huit ans, en rupture de liens familiaux, qui vit et travaille dans la rue. Un site ouvert, c'est la rue au sens large : places publiques, marchés, terrains vagues, bâtiments abandonnés devenus la demeure habituelle d'un enfant sans protection. Un site fermé, c'est un centre d'hébergement ou de transit. Et un leader de la rue, c'est un adulte de la rue dont l'influence est reconnue par les enfants d'un ou plusieurs sites.
L'opération s'est déroulée les 6 et 7 octobre 2006. Sept cent vingt agents recenseurs sur le terrain, quarante-huit superviseurs, dix agents de saisie. Sur les quarante-huit superviseurs, vingt-quatre étaient des adultes et des leaders de la rue. Tous les sites ont été identifiés avec le concours de ces leaders, et le taux de non-couverture est resté sous les 10 %.
Le financement venait de l'UNICEF. Autour du REEJER travaillaient les divisions provinciales des Affaires sociales, du Plan, de la CONDIFFA, de l'Intérieur et de la Jeunesse et Sports, le Conseil national de l'enfant et l'Institut national de la statistique.
Ce que le comptage a trouvé
Cinq cent soixante-dix-huit sites, dont 486 ouverts et 92 fermés. Dix-huit mille quatre-vingt-dix-huit personnes vivant et travaillant dans les rues de la ville, parmi lesquelles 13 877 enfants, soit 77 %. Dix mille deux cent vingt garçons et 3 657 filles.
Les enfants se concentrent à la Gombe (2 145), à Barumbu (1 453) et à Kalamu (1 417), mais viennent surtout de Masina et de Kimbanseke. Les étrangers représentent 3,4 % d'entre eux.
Soixante-deux pour cent vivaient dans la rue depuis plus d'un an. Les 38 % restants, soit 5 323 enfants, y étaient arrivés dans l'année : la rue absorbait alors plus de cinq mille enfants nouveaux tous les ans.
Un quart d'entre eux, 25,8 %, avaient perdu leur père et leur mère, et deux tiers de ces orphelins avaient entre douze et dix-huit ans. La cause principale des décès était la maladie, pour 80 % des pères et 85 % des mères.
Quatre ans plus tard, le réseau collecte de nouvelles données, sans refaire un recensement complet : en octobre 2010, il dénombre 20 341 enfants de zéro à dix-huit ans dans les rues de Kinshasa, dont 8 950 filles. Le chiffre est à prendre pour ce qu'il est, une collecte et non un comptage exhaustif, mais la tendance qu'il indique est nette. Depuis, aucun recensement complet n'a été mené, et les estimations de travail situent le nombre d'enfants concernés entre trente et cinquante mille.
Trois chiffres qui changent une stratégie
Le premier : 10 396 enfants, soit 77,29 %, déclarent vouloir quitter la rue. Les 22,71 % restants estiment qu'il vaut mieux y rester, et le recensement dit pourquoi sans détour : à cause de la précarité de la vie en famille.
Le deuxième : 3 048 enfants, soit 22,66 %, avaient déjà été réunifiés avec leur famille et étaient revenus. Parmi eux, 29 % étaient repartis deux fois, 15 % trois fois, et quelques-uns plus de cinq fois. Le recensement en tire lui-même la conclusion : les conditions qui avaient poussé l'enfant dehors n'ayant pas changé, elles le ramènent à la rue.
Le troisième : 7 642 enfants, soit 55 %, n'avaient jamais mis les pieds dans une institution d'encadrement. Parmi ceux qui l'avaient fait, la plupart n'y étaient allés qu'une fois. D'où la recommandation finale, qui va à l'encontre de l'intuition : les institutions ne sont pas toujours une solution viable pour la réinsertion, et il faut développer la culture des familles d'accueil.
Vérifier ce que l'on annonce
À partir de 2007, le REEJER se voit confier une tâche inhabituelle pour un réseau : vérifier les réunifications déclarées par les autres. Toutes celles réalisées par les ONG partenaires de l'UNICEF, par la division des Affaires sociales et par les leaders de la rue devaient être contrôlées, enfant par enfant, sur le terrain.
En 2008, 681 enfants ont été ainsi vérifiés, 334 filles et 347 garçons. Six cent cinquante d'entre eux, soit 95 %, se maintenaient encore dans leur famille ; 28 avaient rechuté ; 12 avaient changé d'adresse ; 10 étaient repartis en province ou à l'étranger. L'année précédente, 582 enfants avaient été vérifiés de la même façon.
Mais le chiffre que les rapports retiennent est ailleurs : 28 % des enfants revenus en famille y vivaient dans l'oisiveté, ni scolarisés ni en apprentissage, et la majorité de ces enfants-là étaient des filles. L'oisiveté, écrivent les éducateurs, est le premier signe annonciateur d'une rechute. Ce taux était de 34 % en 2007.
De ces descentes est sortie une leçon qui a changé la pratique : les enfants réunifiés directement depuis la rue rechutent, alors que les réunifications faites depuis un centre tiennent. Les éducateurs ont donc proposé de faire transiter par un hébergement, une semaine au moins, tout enfant dont la médiation familiale a abouti, avant de le rendre à sa famille.
Et ce que faisait la police
Le recensement avait aussi mesuré cela. Quatre mille cent onze enfants, soit près de 30 %, avaient déjà été appréhendés par la police, et 58 % de ces arrestations étaient des rafles, non des délits. Sur ces 4 111 enfants, 2 231, soit 54 %, avaient été maltraités après leur arrestation, et 182 seulement, soit 4,4 %, avaient été présentés à un juge. Lors des manifestations de rue, les enfants étaient ramassés comme des adultes, sans considération de dangerosité.
C'est pourquoi le réseau a tenu une veille. En mai 2008, après que la police de Kinshasa eut raflé une centaine de personnes de la rue pour vagabondage, le REEJER s'est rendu avec la division urbaine des Affaires sociales et l'ONG Action Justice Maintenant au camp Lufungula, où il a constaté que la majorité des détenus étaient des enfants. Trente-six d'entre eux ont fini par être présentés au juge de paix de la Gombe, qui a pris une ordonnance de garde provisoire, et une vingtaine d'autres ont été rendus aux parents présents.
Le même mois, la veille a suivi deux autres villes. À Mbuji-Mayi, un bourgmestre avait décidé d'expulser de force les enfants en rupture familiale ; son ultimatum a été gelé après un plaidoyer mené auprès du gouverneur. À Goma, une rafle conduite à deux heures du matin avait ramassé 72 personnes, dont 44 enfants de huit à dix-sept ans ; quatre d'entre eux n'étaient pas en rupture familiale et ont été rendus aux leurs l'après-midi même.
Les enfants réunifiés depuis la rue rechutent ; ceux qui passent d'abord par un centre restent.
En chiffres
Qui sont ces enfants
Le recensement répartit les 13 877 enfants en trois tranches d'âge. Plus la tranche est âgée, plus la part des filles diminue. Basculez de l'affichage en effectifs à l'affichage en parts pour voir le mouvement.
766 enfants, 5 % du total. 42 % de filles
3 657 enfants, 26 % du total. Le recensement identifie sept filles-mères de onze ans. 30 % de filles
9 454 enfants, 69 % du total. Deux tiers des orphelins de père et de mère sont ici. 23 % de filles
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