2018 – 2019 · Enfants accusés de sorcellerie
Quand les pasteurs deviennent protecteurs
À Kinshasa, des enfants sont chassés de chez eux, accusés de sorcellerie, parfois au sein même des églises. Le REEJER a fait un pari audacieux : former les pasteurs qui les accusaient pour qu'ils deviennent leurs premiers défenseurs.
Le contexte
L'accusation de sorcellerie est l'une des principales causes de rupture familiale à Kinshasa. Des enfants, parfois très jeunes, sont désignés comme « sorciers », maltraités, puis abandonnés à la rue.
Dans bien des cas, ce sont des figures religieuses respectées, des pasteurs d'églises de réveil, qui confirment l'accusation aux yeux de la famille. Leur parole peut condamner un enfant. Elle peut aussi le sauver.
Trente pasteurs, puis quarante-trois
Plutôt que de les combattre, le REEJER a choisi de dialoguer. Trente pasteurs qui autrefois accusaient ou confirmaient la sorcellerie chez les enfants ont été identifiés et formés sur trois thématiques : la psychologie et le développement de l'enfant, la vision biblique de l'enfant, et les droits de l'enfant selon la Convention et la loi congolaise. Formés en binôme par communauté, ils devaient à leur tour sensibiliser leurs pairs, en présence d'un service social communal et d'un représentant du réseau.
Sur les trente, dix-huit seulement sont restés actifs. Le réseau n'en a pas fait un succès : le rapport constate qu'il ne pourra pas atteindre le nombre d'églises prévu, et en tire la conséquence. En février 2019, treize nouveaux pasteurs ont été formés pendant trois jours, puis les trente premiers rappelés une journée de plus pour une remise à niveau. Vingt-sept sont venus. Les facilitateurs venaient du centre neuro-psycho-pathologique de l'université de Kinshasa, d'une église, de l'AED et de la section protection de l'enfant de la MONUSCO ; ils ont travaillé à partir du Code de la famille, du Code pénal, de la loi portant protection de l'enfant, et de la Bible.
Ce que cette petite équipe a produit ne se mesure pas à son effectif. Entre juillet et décembre 2018, les pasteurs sensibilisateurs ont touché 956 pasteurs et délégués, dont 188 femmes, au cours de 42 séances, soit environ 593 églises, dans quatorze communes de Kinshasa. Cent trente-sept membres des communautés protectrices y ont été associés.
Ce que les fidèles demandent
Les rapports de séance consignent les questions posées par l'assistance et les réponses données par les pasteurs formés. Elles disent mieux que tout ce que la formation a déplacé.
« Que dit la loi congolaise sur la sorcellerie ? » Les articles 160 et 168 de la loi portant protection de l'enfant. « Que fait un pasteur s'il reçoit un enfant accusé de sorcellerie ? » Une cure d'âme, une prière intensive tenue en privé, puis un travail auprès des parents pour leur dire que l'enfant n'est pas sorcier.
Et cette réponse-là, qui montre que le contenu clinique de la formation est passé : « Un enfant qui fait pipi au lit, ce n'est pas forcément de la sorcellerie. Parfois c'est une maladie, mais les parents trouvent cela anormal. Dans ce cas il faut voir un neurologue et un psychologue. »
La responsable d'une ONG membre du réseau, qui dirige à N'Djili un centre de cinquante places pour des filles de six à quatorze ans, a assisté à l'une de ces séances. Ce qu'elle en retient, c'est d'avoir entendu des pasteurs rappeler à d'autres pasteurs que l'accusation est punie par la loi, et que leur rôle est d'aider, non de confirmer. Elle ajoute que depuis, chaque semaine, les fidèles des églises de réveil apportent aux enfants du centre un colis de sucre, de riz, de haricots ou de pain.
Un système d'alerte
La loi contient une obligation que peu de gens connaissent : son article 192 oblige quiconque a connaissance d'un abus commis sur un enfant à le dénoncer. Les séances s'en servent. Une fois informés, les fidèles sont tenus de signaler les cas repérés dans leur propre famille comme chez leurs voisins.
Pour que ces signalements aillent quelque part, huit communautés protectrices, à Bandal, Barumbu, Bumbu, Makala, Kintambo, Kisenso, N'Djili et Selembao, ont mis en place un système d'alerte précoce, avec un circuit reliant les pasteurs, les membres des communautés protectrices, la police et les responsables de structures.
Sur les cinquante-trois cas signalés par ce circuit, quarante enfants, dont vingt-six filles, ont été retrouvés, puis réunifiés avec leur famille ou placés dans un centre ou une famille d'accueil transitoire. Treize, dont sept filles, n'ont pas été retrouvés.
Ce qui résiste
Les rapports ne cachent pas ce qui bloque. À Selembao, des pasteurs présents à une séance ont refusé d'inscrire leur nom sur la liste de présence, convaincus que les pasteurs sensibilisateurs touchaient beaucoup d'argent en leur nom.
Ensuite, personne ne sait combien il y a d'églises de réveil. Elles naissent et disparaissent au gré des décès de leurs fondateurs, et beaucoup exercent dans la clandestinité. Trois communes sur quatorze seulement disposaient d'une cartographie de leurs églises, à cause d'une rivalité entre le service social et le service de développement communautaire chargé de les recenser. Le réseau a dû aller frapper lui-même à la porte de ces derniers, pour la première fois : douze chefs de service sur quatorze ont répondu, six listes ont été collectées.
Enfin, la période électorale a détourné une partie des pasteurs invités, occupés à des rencontres avec des politiciens. Et les pasteurs sensibilisateurs eux-mêmes redemandent la même chose depuis le début : être mieux formés à la psychologie de l'enfant et à la loi.
Transformer des voix d'accusation en voix de protection.
En chiffres
Ce qu'on appelle sorcellerie
La formation a d'abord appris aux pasteurs à nommer ce qu'ils voyaient. Les troubles psychologiques de l'enfant et de l'adolescent, note le rapport, sont fréquents mais mal connus, mal compris et mal interprétés, si bien que la prise en charge arrive très tard ou n'arrive jamais, et que les adultes non avertis rejettent l'enfant. C'est souvent pendant ces périodes de crise, quand le comportement change, que l'accusation tombe. Voici ce que les facilitateurs leur ont appris à reconnaître.
Le rapport la définit simplement : l'enfant urine encore à un âge beaucoup plus avancé, quatorze, quinze ans ou plus. C'est un trouble, pas un signe.
Partenaires
Autres projets
- 2006 – 2010
Compter, puis vérifier
- 2009
Redevenir des enfants
- 2017 – 2018
Après août, un plan
- 2018
Désapprendre la violence
- 2018 – 2022
Mille six cent vingt-huit retours
- 2009 – 2019
La loi, et après
- 2019
Le doute profite à l'enfant
- 2019 – 2020
EXPAND 2 : une santé, un choix
- 2020
Covid-19 : nourrir et soigner
- 2020 – 2026
Kin-Elenda : la ville avec ses habitants
